Bien des gens considèrent les données personnelles comme le pétrole de l’économie numérique. On estime d’ailleurs que le volume de données produites double tous les deux ans. De prime abord, les expressions big data, « intelligence artificielle » et « algorithme mathématique » ne semblent avoir qu’un rapport très éloigné avec la culture. Pourtant, le succès de Netflix, par exemple, est attribuable non pas à la quantité de films disponibles dans son répertoire en ligne mais bien à l’algorithme d’analyse qui permet de personnaliser les suggestions de films pour chacun de ses abonnés. C’est tout aussi vrai pour de nombreux services en ligne (plateformes musicales, lecture de vidéos, diffusion en continu, médias sociaux, moteurs de recherche, etc.).

Cependant, le secteur culturel québécois n’a pas encore saisi tout le potentiel que recèlent les données. Dans le domaine des arts de la scène, c’est encore l’abonné qui est roi. Une telle situation est compréhensible quand on sait qu’il est possible de fidéliser le public grâce à une offre de programmation qui le fera se déplacer plusieurs fois par année. Mais de nos jours, les gens hésitent avant de prendre un engagement à long terme et de réserver leurs places longtemps d’avance. De plus, ils ont davantage de choix. En ce mois de mars, par exemple, on pouvait choisir parmi 528 offres culturelles afin d’agrémenter ses soirées, et ce, uniquement dans le Quartier des spectacles à Montréal. Depuis quelques années, les organismes de diffusion culturelle se soucient davantage d’offrir un meilleur service et de recueillir des données sur leur clientèle. Ils organisent ainsi des groupes de consultation afin d’améliorer leur programmation et de conquérir un plus vaste public.

 

Chacun de leur côté et en dépit des maigres moyens dont ils disposent, ils font de leur mieux pour que le public découvre leurs propositions artistiques. Collectivement, ils totalisent 1,8 million de billets vendus dans le Quartier des spectacles à lui seul, qui couvre environ 1 km2. Ce nombre représente 26 % de tous les billets de spectacles vendus au Québec chaque année. C’est ici que l’idée de la mutualisation des données devient intéressante, et pas seulement pour des questions d’ordre budgétaire. En effet, grâce à la masse d’information recueillie, on peut réaliser des analyses détaillées et concevoir des modèles mathématiques et des algorithmes de recommandations qui permettent de filtrer les informations et de faire des prédictions selon les intérêts de la clientèle. Le spectateur potentiel pourra ainsi découvrir ce petit bijou de spectacle présenté par un multi-instrumentiste dans une église dont il n’aurait jamais entendu parler autrement.

À eux seuls, les organismes culturels ne disposent pas d’assez d’information pour connaître les intérêts généraux d’un spectateur. Ils peuvent seulement proposer de filtrer les activités en ayant recours à une formule de mots-clés ou de sondages, selon leur offre particulière. Par contre, en mutualisant les démarches, il devient possible d’élaborer des modèles ou des matrices qui permettent de corréler les caractéristiques d’un spectacle et de les jumeler aux préférences de l’auditoire en fonction de son historique ou de certaines mesures de similarité. C’est là le principe de base qui explique à la fois la puissance des moteurs de recherche et le succès de centaines de sites de réservation de billets d’avion, qui ont regroupé leurs informations afin d’offrir plus de flexibilité et plus d’offres sur mesure.

Un des plus gros enjeux réside dans le fait que dans ces mégabases de données, la culture locale, la musique francophone et les produits de notre communauté artistique sont souvent noyés, bien cachés ou tout simplement absents. En plus de répondre aux intérêts et aux goûts des spectateurs, on souhaite s’assurer que les prochaines innovations technologiques dans le domaine culturel soient québécoises ou puissent à tout le moins prendre en compte notre spécificité culturelle à partir de bases de données solides et fiables.

Les 21 et 22 mars, grâce à l’appui de la société Aimia et de l’Institut de valorisation des données – et ce, pour la toute première fois –, 24 organismes culturels du Quartier des spectacles ont franchit ensemble une première étape de mise en commun de plusieurs millions de données afin de faire progresser cette démarche et de définir des modèles de mise en marché communs en saisissant mieux les synergies potentielles et l’appréciation de l’offre culturelle.

UN PEU PLUS SUR L’AUTEUR DE CET ARTICLE : ÉRIC LEFEBVRE

Éric Lefebvre est directeur du développement au sein du Partenariat du Quartier des spectacles, un organisme à but non lucratif qui permet aux principaux acteurs du territoire de concerter leurs efforts pour intervenir ensemble. Le Partenariat du Quartier des spectacles a pour mission de contribuer activement, avec les pouvoirs publics et les divers acteurs intervenant sur son territoire, au développement et à la mise en valeur culturels du Quartier des spectacles, en intégrant à toutes ses actions les dimensions urbaine, touristique, sociale et économique.