« Nous devons essayer plus fort. Cela a été trop facile de rester dans nos propres bulles, surtout sur nos médias sociaux. Nous sommes devenus tellement en sécurité dans nos bulles que nous acceptons seulement des informations qui correspondent à nos opinions, qu’elles soient vraies ou non. »

Barack Obama, Janvier 2017 

En terminant son mandat et en faisant son « testament » au peuple américain, le Président des Etats-Unis n’a pas hésité à reconnaître cette transformation, voire révolution, dans le rapport du citoyen aux médias.

Oui, le numérique a bouleversé le rapport aux médias par une succession de changements qui sont aujourd’hui devenus réalités.

D’abord, le numérique a créé une véritable hyper-abondance du contenu. Le citoyen est aujourd’hui noyé dans une masse incalculable d’informations. Au point qu’il est aujourd’hui impossible ne serait-ce que de répertorier adéquatement les infos pour distinguer l’utile de l’accessoire, le vrai du faux. Difficile aussi de distinguer le simple fait de la propagande.

Et le numérique a donc aussi produit sa propre réponse à ce problème. Pas de souci ; les algorithmes, ces minirobots qui travaillent en sous-sol dans les infinitésimales profondeurs de l’internet vous guideront et vous fourniront les moteurs de recherche essentiels à la création du nouvel ordre informationnel. Simple comme dire Google !

Mais, sur plusieurs plans, ces moteurs ne sont pas neutres. Ils guident le citoyen, l’usager, selon des critères et des intérêts généralement mal connus. Bien qu’ils servent l’internaute en lui permettant d’optimiser ses recherches, il est clair que des intérêts commerciaux ou publicitaires sont au premier chef des « motivations » de ces outils. Ajoutons à cela un brin de paranoïa, une accélération sans précédent de la circulation de l’info, et une tendance pour chacun d’entre nous à adhérer à ce qui vient renforcer ses propres préjugés (ce qu’on appelle parfois le biais de confirmation), et nous aurons en main toutes les recettes pour créer cette « balkanisation » des idées citoyennes qui est aux antipodes des promesses de démocratisation de la planète Internet.

Et pour créer aussi ce qui est sans doute le plus grand niveau de concentration des médias de l’ère moderne. Car ces grands moteurs de recherche, peu nombreux, contrôlent aujourd’hui la très grande majorité de ce que vous verrez, lirez et consulterez.

Le Pôle Média HEC Montréal, en collaboration avec le Collège des Bernardins à Paris et Sciences Po Lyon organisait à l’automne de 2016, dans le cadre des Entretiens Jacques-Cartier, une réflexion sur « l’impact des algorithmes sur la démocratie et la culture », une occasion de faire le point sur cet enjeu majeur qui concerne les États, les régulateurs, les médias et les citoyens. Et un enjeu qui interpelle sans doute à plus d’un titre les dirigeants de médias de service public dans le monde.

Face à cette « crise des faits », les médias de service public doivent agir comme remparts et comme phares dans un monde surinformé. Comment ?

En revenant à l’essentiel d’abord ; une information de qualité fondée sur une logique citoyenne. Une information qu’on ne pourra pas soupçonner d’être inféodée aux intérêts commerciaux ou politiques. Encore faut-il que, plus que jamais, les médias dits « citoyens » puissent être garants de cette promesse et acceptent de se doter des outils nécessaires.

Puis, en devenant les principaux outils de « découvrabilité » des contenus nationaux et des contenus politiques et culturels de grande qualité. Un rôle élargi donc mais combien essentiel pour que le numérique devienne le complice d’une véritable démocratisation des savoirs et des échanges. Le service public doit s’imposer comme un outil de partage, de découverte et de curation pour les contenus nationaux afin de faire contrepoids à la présence grandissante de joueurs « mondiaux ».

Enfin, en créant des outils de littératie médiatique. Former les citoyens à comprendre ces nouveaux « médias » et surtout, comprendre la valeur ou pas des informations, des recommandations, des contenus qui vous sont livrés. Car pour beaucoup de citoyens, ces moteurs de recherche sont bienveillants et tout à fait objectifs. Ils sont au-dessus de tout soupçon.

En fait, le travail d’informer dans le service public s’accompagne aujourd’hui d’une nouvelle responsabilité d’éducation et de guide dans cet univers en mouvement. Et devenir une norme en matière de qualité d’information, devenir un guide dans ce vaste océan médiatique, exige un travail constant de recherche, de validation, d’autocritique et d’ouverture d’esprit.

Si le défi vous paraît simple, c’est que vous l’avez mal compris. C’est un travail gigantesque et un changement de paradigme majeur auxquels font face aujourd’hui les diffuseurs publics pour jouer pleinement leur rôle en matière de démocratie et de culture. Mais c’est sans doute l’un des grands défis de ce siècle trop rapide.

Créer du sens, créer du savoir et approcher de la vérité pour former des citoyens responsables et présents sur les grands enjeux de cette petite planète !

Un défi gigantesque et stimulant pour aider notre monde !

Un peu plus sur l’auteur de cet article : Sylvain Lafrance

Sylvain Lafrance est professeur associé à HEC Montréal à l’École des dirigeants et directeur du Pôle médias HEC Montréal. Reconnu comme leader du domaine de la communication au Canada et à l’international, il agit à titre de consultant dans le domaine des communications et de la stratégie d’entreprise et est expert en gestion des médias, en gestion de l’immatériel, en gestion des entreprises créatives et en communications. Cliquez ici pour en savoir plus.